Les Chiens de Faïence : Igor et Grichka
Dès que je l’ai vu, j’ai dit : « – Il vient avec moi ! »
Le marchand s’est approché : « – Vous désirez ? »
– C’est combien le chien de faïence ?
– 100€ les deux !
– Pas les deux, un seul me suffit, c’est petit chez moi.
– Monsieur, les chiens de faïence vont par deux.
– C’est un couple ?
– Plutôt une paire, pour pouvoir se regarder.
– Ils sont obligés de se regarder ?
– Cela vaut mieux pour des chiens de faïence.
– Quel est le mystère de cette gémellité ?
– Dès leur conception, les deux ne font qu’un.
– Je vois, Monsieur est savant. Admettre que 2=1+1, ne contredit pas que 1+1=1.
– C’est cela : les deux ne font qu’un !
– Très bien ! Pour moi 100€=50€+50€. Tandis que vous me dites que 50€+50€=50€, parce que les deux ne font qu’un !
– C’est un plaisir que vous preniez les deux.
– Tenez 50€ !
– Non ! 100€
– Comment 100€ ?
– En accord du principe, je retiens 50€ pour la vente et j’ajoute 50€ parce que vous êtes absurde.
– Vous n’êtes pas commerçant !
– Prouvez le ?
– Avez vous des chiens de faïence avec un œil en verre ?
– Je vous le redis, vous êtes absurde, doublement absurde !
– En quoi la particularité d’un œil en verre sur un chien en faïence est il absurde ?
– Parce que c’est invendable.
– Si vous en aviez, vous me les donneriez ?
– Non !
– Vous les garderiez plutôt que de me les donner ?
– J’aime autant.
– Vous n’aimez pas les animaux.
– Je les adore.
– Vous les privez d’un maître attentionné.
– La question ne se pose pas, parce que je n’aurai jamais de chiens de faïence avec un œil en verre.
– Vous avez peur du handicap ?
– Arrêtez ! Je vous prie !
– Écoutez ! Je vous présente mille excuses. Je joue les affranchis, mais je n’ai jamais eu de chien de faïence et vous venez de m’apprendre plus en quelques secondes que toute ma vie durant.
– Vous me voyez réconcilié devant autant de franchise.
– C’est bon pour 50€ ……………… les deux ?
– Pfeu..eu..eu..eu..eu !
– Vous soufflez ?
– J’ai cru un instant que vous étiez un être raisonnable.
– Vous êtes cupide ! Pour vous la raison tient à ce que je double l’enchère !
– Point ! Que vous la tripliez !
– …
– …
– Si je ne voyais pas en vous une excellente expertise en chien de faïence, je vous aurai quitté sans espoir de retour.
– Vous les voulez ? Ou pas ?
– Je veux être sur !
– Sur de quoi ?
– De ne pas le regretter !
– Prenez votre temps ! Je vous laisse ! Appelez moi si vous vous décidez !
– Une question ! La dernière !
– Je vous écoute.
– Approchez ! … Je ne souhaite pas le dire trop fort. … On dit que les chiens de faïence ne peuvent pas se voir ?
– Ah ! Ah ! Ah ! … Ah ! (Rire plus ou moins long suivant l’humeur du lecteur) J’ai cru que vous vouliez m’embrouiller depuis le début, mais en fait vous êtes : con !
– Je vous en prie. Gardez pour vous les insultes. C’est un fait je ne connais rien en chien de faïence et j’aimerai en adopter un.
– Deux !
– Oui, deux ! Comme vous le préconisez.
– Je ne préconise rien du tout, c’est comme ça : les chiens de faïence marchent par deux !
– Il y en a un d’aveugle ?
– Je vais faire un dernier effort. Je vais considérer que vous n’êtes ni con …
– Arrêtez !
– … ni un profiteur !
– Ni l’un, ni l’autre !
– C’est cela !
– J’écoute !
– A la question : les chiens de faïence peuvent ils ou pas se voir ? … … … Nous n’en savons rien !
– Rien ?
– Exactement !
– Ils se regardent et il est possible qu’ils ne puissent pas se voir ?
– Tout à fait ! Et c’est là tout le charme !
– De pas savoir ?
– De pas savoir ! Et c’est pour ça que l’on écarte les chiens de faïence avec des yeux en verre parce que l’on est sur qu’ils ne peuvent pas se voir.
– Au final c’est ce que je cherche.
– Vous m’avez convaincu, vraiment vous n’y connaissez rien !
– Rien !
– Regardez ! Mettez vous en face ! Que remarquez vous ?
– Je vois un clignement d’œil.
– Çà m’étonnerait !
– Non ! Mais une brillance différente !
– Oui ?
– C’est ça ! Un œil vert et l’autre marron !
– Des yeux vairons !
– Des yeux vairons ?
– Comme vous dites ! Et quand c’est comme ça, la pauvre bête ne peut pas voir l’autre.
– Et c’est pareil pour l’autre ?
– C’est réciproque.
– En fait, la réciprocité est l’état d’âme des chiens de faïence.
– Faut y croire !
– En l’âme ?
– Non ! Aux chiens de faïence !
– Et vous y croyez ?
– Je ne les vendrai pas sinon.
– Vous êtes un bon vendeur ! Vous me prêteriez 100€ pour que je les achète ?
– Tout bien réfléchi tenez 150€. J’ai décidé d’augmenter le prix de vente.
– J’accepte, et je prends les deux.
– Vous faites une affaire !
– A voir votre enthousiasme, j’en doute !
– Je suis un bon vendeur. Je ne vais pas mépriser votre achat. … Surtout à 150€.
– Mais vous pourriez le mépriser au fond de vous.
– Désolé ! Mais le fond de moi est clos et je ne l’ouvrirai pas pour vous. … Vous êtes l’heureux propriétaire de chiens de faïence avec des yeux vairons, seule caractéristique avec les yeux en verre, qui fait que l’on est sur que les chiens de faïence ne peuvent pas se voir.
– Aucun espoir de complicité ?
– Faut voir !
– Oui ?
– Je peux opérer !
– Opérer ?
– Je corrige la couleur des yeux par des lentilles !
– Et comme par hasard, on trouve des paquets de lentilles à coté des chiens de faïence.
– Exact ! J’ai commencé professionnellement par la vente de lentilles en vrac.
– Vous êtes un filou !
– Pas du tout ! Et quand on est intéressé comme vous par l’achat de chiens de faïence, on se renseigne avant.
– Je pensai que vous seriez de bon conseil.
– Je le suis. Et je vous conseille de ne pas trop tarder pour l’opération, avant que les lentilles ne germent.
– Je n’ai pas le choix !
– C’est bientôt la saison des pluies !
– N’insistez pas ! Je vais vous demander de la faire cette foutue opération.
– C’est 400€ !
– C’est …
– … 400
– …
– …
– J’aurai en tout et pour tout 250€.
– Plus 150€ dans l’autre poche, et le compte y est.
– C’est cher.
– Vous ne le regretterez pas.
– Tenez ! Allez y !
– Tournez vous et comptez jusqu’à 10 !
– 1! 2 ! 3 ! … … 10 !
– Çà y est !
– Déjà !
– Je puis vous assurer que l’opération est un succès. Nous ne pouvons plus savoir s’ils peuvent se voir ou s’ils ne peuvent pas se voir.
– Je ne sais pas si je ne préférais pas avant.
– Je peux ré-opérer !
– Non ! C’est bien de pas savoir !
– Pas l’ombre d’un doute. J’apprécie votre détermination. Mais nous n’en avons pas terminé.
– Je vous avertis, je n’ai plus rien.
– C’est gratuit et très important : les chiens de faïence ne parlent pas.
– En effet, heureusement que c’est gratuit.
– Je vous arrête. Muets certes, mais ils communiquent par transmission de pensée.
– Par transmission de pensée …
– C’est exact.
– En effet, je vois çà ! ils causent en silence ! … En effet, je vois ça ! Ils commentent les potins du marché ! … En effet, je vois çà ! Ils philosophent sur la mondialisation ! … En effet, …
– Ne vous emballez pas ! J’ai reconnu en vous un être sensible et vous serez bientôt à même de pratiquer la transmission de pensée.
– Un être sensible ?
– Un sacré médium !
– Un modulateur de transmission et de réception de pensée.
– De réception au début.
– C’est bien pour un début.
– Çà dépanne bien d’avoir des pensées.
– Des pensées de quel ordre ?
– Çà dépend des chiens ! Il y a des chiens de faïence bêtes comme leur maître et ça se passe bien.
– Je vois …
– Ne vous inquiétez pas ! Ce sont les seuls chiens de faïence que l’on m’ait ramené … … en 30 ans.
– Et cela n’est pas inquiétant ?
– Juste vérifier les pensées avant de les communiquer.
– Du travail en plus.
– Petit ! Petit travail de manipulation ! Petit travail de sublimation ! Petit …
– Trois fois rien …
– Commençons par un petit exercice sans prétention. Nous souhaitons connaître leur nom. Nous allons flatter leur égo. A trois, nous commençons l’exercice. Parlez fort ! … … … Trois !
– Mais qu’ils sont beaux ces chiens de faïence !
Ils doivent avoir de bien jolis noms !
Personnellement, j’ai envie de les couvrir de cadeaux !
De caresses et d’attentions !
Si l’on savait comment ils s’appellent ?
– Parfait ! Laissons agir ! Nous devrions connaître le résultat dans quelques secondes.
– C’est pas tout! Je vais prendre congé avec mes deux bêtes. A part que vous ne souhaitiez savoir comment ils s’appellent ?
– Je ne vous retiens pas ! Je sais comment ils s’appellent !
– Pourquoi ne me le dites vous pas ?
– Parce que vous ne me l’avez pas demandé. Et vu votre ton de défiance, je ne vous dirai rien.
– Allez ! Dites moi !
– Apprenez la patience ! C’est votre défaut d’en manquer.
– Et vous votre défaut c’est de ne pas voir le temps passé. Vous êtes en retard !
– Une minute !
– Une minute de trop !
– Ne perdons pas de temps ! Changeons de place et de rôle !
…
(D’un mouvement synchronisé, le marchand devient client et le client, marchand)
…
– C’est chaque fois la même chose quand vous laissez la place de marchand. Vous touchez à tout, et ne remettez rien en place.
– Je mets les chose à ma main pour mieux travailler.
– L’argent !
– Quoi l’argent ?
– Ou est il ? Ou sont les 400€ ?
– Peu importe ! Je vais vous acheter quelque chose ! Qu’avez vous à me proposer ?
– J’ai des chats siamois !
– Vous les vendez à l’unité ?
– Çà peut ! Mais, j’ai là la mère et sa portée de huit …
– …
– …
François ALLIE pour CMM.
